ZAGORA :
à la recherche d’une oasis
On était en Mars et j’avais décidé de me retirer quelques temps dans une oasis du sud marocain… En fait j’avais une vision assez précise du
genre d’oasis que je recherchais… Quelques palmiers, des jardins potagers sous les palmes, de la menthe et plantes aromatiques et surtout de l’eau, c’est à dire de petits ruisseaux
serpentant le long de chemins en terre battue , avec une eau transparente et de minuscules poissons argentés sur un tapis de galets brillants.
Je ne rêvais pas… J’avais déjà vu pareille merveille à El Ain à la frontière des Emirats et de l’Oman
, et cette superbe oasis m’avait enchanté. De petits bassins entourés de murets étaient aménagés ça et là pour le bain , et on pouvait y voir du chemin en se penchant légèrement, des
autochtones, hommes ou garçons principalement, se laver dans le plus simple appareil, leur djellaba ou saroual posés sur quelques
pierres.
Je m’étais même baigné ce jour là, tellement le lieu s’y prêtait et cette eau attirante était comme
un nectar au parfum de rose.
J’avais gardé en mémoire ce petit paradis au milieu du désert ou tout appelait au repos, à la
contemplation et à la promenade faite de rencontres sympathiques avec quelque passant ou jardinier proposant parfois de partager avec lui un verre de thé à la menthe.
Mon objectif était aussi de faire quelques croquis, voire quelques photos, pour coucher à l’acrylique
sur une toile, une fois rentré, ces bribes de scènes version arabica.
Il est vrai aussi que je n’étais pas insensible à ces sourires charmeurs, à ces corps ambrés, à ces
démarches indolentes et empreintes de noblesse de ces garçons dont la beauté me rappelait les statues antiques.
Mon dévolu s’était porté sur Zagora à la limite du désert… Et de là, j’essayerais de trouver une
petite oasis perdue entre les sables ou je pourrais louer une chambre dans une maison en pisé ou les jours s’égrèneraient à l’ombre des palmiers
dattier.
Je pris donc un avion pour Ouarzazate, aéroport le plus proche de ma destination. Ouarzazate est une
ancienne ville de garnison du protectorat français qui n’a d’autre intérêt à mes yeux que la beauté et la gentillesse de ses habitants ce qui n’est déjà pas si mal en somme. Je n’y restais que le
temps de me procurer une voiture à louer et de faire quelques provisions pour la route. La ville est située sur un plateau ou il fait encore assez froid au mois de Mars… Mais j’allais m’enfoncer
dans la douce chaleur du désert au printemps.
Je quittais la ville le lendemain de mon arrivée. La matinée était ensoleillée et vers 10 heures, le
soleil commençait à peine à me réchauffer les os après une nuit glaciale, dans un petit hôtel sans chauffage, malgré la pile de couvertures dont je m’étais couvert.
Après la traversée d’un plateau aride recouvert de cailloux sans un arbre à l’horizon, la descente
vers la vallée du Draa s’annonçait prometteuse.
Et là oh merveille, la route longeait une vallée luxuriante et serpentait le long de la rivière au
milieu de palmiers en traversant de petits villages en terre rouge érodée avec ça et là sur le bord de la route une villageoise au costume bariolé sur fond noir ou des enfants faisant de grands signes aux R4 de location qui passaient. Une petite halte pour un pique-nique improvisé au bord du Draa ou quelques
enfants sortis de nulle part vous regardent manger comme si vous étiez un extra terrestre tombé du ciel, fut salutaire.
J’arrivais en début d’après-midi à Zagora sous une chaleur presque accablante avec l’envie de me désaltérer de quelque soda bien frais. Sur la place ou on trouve le fameux
panneau : « Tombouctou 92 jours », un petit hôtel avait une terrasse ombragée.
Après avoir visité une chambre qui ne me convenait pas, je décide de faire une pause et m’installe en
terrasse avec le responsable de l’hôtel vide qui n’avait apparemment pas autre chose à faire que de discuter avec un étranger à cette heure de l’après midi.
Vint alors se joindre à nous un marchant de tapis voisin qui s’installa à notre table, comme si on se
connaissait depuis longtemps. Le marchand me posa quelques questions. Il s’ennuyait ferme dans sa boutique vu que la saison n’était pas encore commencée et le moindre touriste égaré pouvait
l’intéresser.
Je lui répondis que je cherchais une petite oasis dans le désert ou me
poser.
Pas de problème me dit-il : « J’ai un ami touareg qui possède une oasis
privée ou si je voulais, il pouvait m’emmener… car son ami était très accueillant.
Je lui répondis que je ne souhaitais pas acheter de tapis mais ça n’a pas eu l’air de lui ôter sa
jovialité et il m’a dit qu’il allait fermer sa boutique et qu’on partait sur le champs avec ma voiture. La seule condition était qu’il voulait conduire car me dit-il nous allions prendre des
pistes, mais qu’avant, il voulait me montrer une ruine phénicienne sur le haut d’une colline d’ou on pouvait voir la ville et la vallée du Draa.
J’acquiesçais sans me formaliser, car je ne suis pas un fan de la conduite et nous
partîmes. Il conduisait sec et plutôt rapide sur un chemin caillouteux aux ravins abrupts et nous arrivâmes à monter sans trop de dommages à part
quelques chocs de cailloux sous le châssis de la voiture .
Effectivement le point de vue valait le détour. La vallée du Draa s’étendait au Nord comme un tapis
de verdure et sa rivière argentée avec la ville en contrebas, tandis qu’au Sud s’étalait le désert avec ses dunes rousses et ses oasis-confétis, touffes de vert
dérisoire.
Il m’en désigna une au hasard, me disant que c’était celle de son ami Abdou… Elle était blottie au
pied d’énormes dunes qui la distinguait des autres. Nous dévalâmes donc le chemin pentu dans un fracas de pierres dont le bruit m’assourdissait.
Puis, ce fut la piste longue et droite et sa traînée de poussière chaude qui s’élevait dans le ciel
bleu, et les dunes étaient notre point de mire. Le visage me brûlait et la poussière fine s’infiltrait dans toutes les parties de mon corps et de mes vêtements.
La première chose que nous vîmes près des dunes, ce fut une tente touareg et quelques chameaux
attachés… Nous arrêtâmes la voiture à quelque distance… Il régnait un calme apaisant. Seul le souffle chaud du désert et les mouches agglutinées autour des bêtes peu intéressées par les nouveaux arrivants.
Son ami Abdou dormait comme un prince arabe sous sa tente touareg avec djellaba de basin bleu et
chéchia noir mordoré sur une couche de tapis en laine aux couleurs chamarrées.
La scène était belle et j’aurais voulu la prolonger, mais le prince ouvrit un œil vitreux et nous
accueillit à regret, sans se départir d’un rictus engageant à la commissure de ses lèvres charnues.
Après quelques palabres en arabe, il fut décidé que nous allions prendre un thé à la
menthe dans l’oasis toute proche. Un muret de terre rouge qui se craquelait ou s’effondrait par endroit l’entourait et seules les palmes ondulaient au vent léger.
La porte de l’oasis était entre-ouverte et dès que nous pénétrâmes, une fraîcheur bienfaitrice nous envahit. Sous les dattiers, une culture maigrichonne venait d’être arrosée et
Abdou nous désigna un terre-plein au bord d’un grand bassin à l’eau transparente venant d’un puit, sur lequel était étendu quelques tapis et coussins.
Nous nous installâmes donc… Abdou claqua dans ses mains et apparu un jeune et beau
garçon au regard grave à qui il donna l’ordre de nous servir un thé, et le garçon s’engouffra dans ce qui devait être la maison.
Une myriade d’oiseaux virevoltaient dans la verdure et Abdou détendu bavardait avec entrain... Ses
yeux pétillaient et la commissure de ses lèvres gardaient son rictus charmeur… Il avait des hôtes et il jouait son rôle de maître des lieux avec gentillesse et prévenance. Son ami Mohamed le
marchand de Zagora se tenait en retrait.
Le thé fut servit avec soin, rituel immuable, par le petit page qui n’avait pas plus de 15 ans et
faisait office de jardinier m’assura-t-on, puis il disparu avec discrétion.
Cet instant salutaire à l’ombre des palmiers, me récompensait de la fatigue du voyage et me laissait
présager que j’avais trouvé le lieu que je cherchais.
L’instant était magique, pas une fausse note à l’horizon, le thé délicieux, l’ombre fraîche, Abdou
souriait malicieusement… Puis il me pris la main pour me faire les honneurs de sa maison comme si j’étais un ami d’enfance.
La porte était basse et étroite, mais quand je levais la tête, je découvrit une grande pièce assez
sombre, quatre gros piliers de base carré soutenaient un plafond haut, au centre duquel, une ouverture carré également, laissait apparaître un bout de ciel bleu.
Aucune fenêtre, les seules ouvertures sans porte donnaient sur des chambres
obscures.
Aux murs en pisé rouge, pendaient toutes sortes de poignards, colliers d’ambre,
fibules, fusils ouvragés, tentures, et objets d’orfèvrerie qui en faisait une vrai caverne d’Ali Baba.
Sur le sol en terre battue, plusieurs épaisseurs de tapis et quelques coffres
cloutés.
Abdou, mon touareg, était marchand lui aussi. J’étais à la fois émerveillé et déçu car je me trouvais
chez un marchand, dans un lieu désertique, et connaissant l’opiniâtreté des marchands de tapis
marocains, je redoutais l’instant pénible ou je devrais partir sans satisfaire la convoitise de mon hôte.
Mais Abdou me recevait en gentleman et ami, car en aucun moment il ne s’attarda sur un objet en
particulier pour m’en vanter les mérites, ni n’eu l’attitude habituelle d’un commerçant habile.
Il me proposa gentiment de sortir mes bagages et de m’installer chez lui et m’invita à partager son
repas du soir… J’hésitais un moment… Puis, je décidais que j’irais chercher d’abord un hôtel à Zagora ou je laisserais mes bagages, mais j’acceptais
son invitation du soir. Il n’insista pas et me dit qu’il allait commander un couscous, et qu’il m’attendrais à 21 heures. Il fut convenu que Mohamed m’accompagnerait car, il devait ouvrir sa
boutique pour la soirée et nous reviendrons ensembles car, je ne retrouverais sans doute pas la piste tout seul de nuit.
Après avoir pris une chambre à la Fibule du Draa, vieil hôtel en pisé perdu dans l’immense palmerais
de Zagora, j’allais chercher Mohamed à sa boutique et nous refîmes le trajet inverse, soit une quarantaine de kilomètres de pistes dans la nuit étoilée.
Nous arrivâmes à l’heure dite et quand nous pénétrâmes dans l’antre d’Abdou, un couscous fumant nous
attendait dans un grand plateau posé sur un coffre. En guise de sièges, des tapis pliées faisant office de poufs confortables, et une lampe à pétrole sous la trouée de voûte céleste comme
éclairage.
La scène avait un parfum de mystère et d’excitation digne des milles et une nuit… Nous prîmes place sans plus tarder et la conversation pris un tour animé, tandis que le petit
jardinier nous présentais des rinces doigts et serviettes. Le couscous se mangeait directement dans le plateau avec la main droite, et Abdou me poussait des morceaux de mouton au gras jaune
succulent. Je comprenais mal comment un met aussi délicieux avait pu être confectionné dans ce coin isolé… J’appris plus tard que la famille d’Abdou, sa femme et ses enfants, habitaient à
Tamegrout petit village à 20 kms d’ici, que nous avions traversé tout à l’heure.
Abdou parlait de ses affaires, de ses chameaux, de son oasis dont l’eau se faisait de
plus en plus rare, tandis qu’on se biafrais gentiment, quand apparu alors, à ma grande surprise un jeune européen sortant d’une des chambres obscures, qui vint s’asseoir autour du
plat.
Il n’était pas très loquace, et les deux autres ne s’en préoccupait pas plus que s’il
n’existait pas. Intrigué, j’essayais de le faire rentrer dans la conversation, mais il n’avait décidément pas envie de parler… Je compris qu’il était Allemand et ne parlais que cette langue. Il
m’expliqua néanmoins dans un anglais sommaire, qu’il venait de Libye par le désert et qu’il se reposait chez Abdou quelques temps.
Je n’en su pas plus, et je me désintéressais de lui, quand je sentis une main ou un
animal m’effleurer le pied, que j’avais nu car nous étions déchaussés. Abdou se trouvait sur ma gauche, et sa main droite virevoltait entre le plat de couscous et la faconde de ponctuer avec sa
main, ses propos.
Je n’osais regarder mon pied, car je redoutais que ce ne fut la main
d’Abdou.
Quand je m’y résolu enfin, le doute n’était plus permis. Sa main un peu huileuse me
caressait distraitement la cheville, puis le pied, sans altérer le moins du monde sa joviale façon de parler. Les deux autres ne pouvaient rien voir, vu l’obscurité et la position de mon pied qui
était presque collé au sien, car nous devions écarter les jambes pour accéder au plat de couscous.
J’étais à la fois un peu gêné, et touché à la fois d’un geste si amical, et après
quelque hésitation, je décidais de ne pas déplacer mon pied, chose que je pouvais difficilement faire d’ailleurs, et je fis comme si je ne m’étais aperçu de rien.
Je considérais que mon pied était pris en otage, comme ce pauvre Allemand que
j’imaginais drogué, et pour une mystérieuse raison, prisonnier de ces deux hommes. D’ailleurs, il osait à peine manger et son regard en disait long sur sa détresse.
J’aurais peut-être du m’enfuir sur le champ, et rentrer dans la nuit quitte à être
impoli après un accueil si charmant, mais je sentais qu’il fallait que je reste quoiqu’il arrive.
Je savourais l’instant, les yeux d’Abdou scintillaient comme les étoiles du carré de
ciel au dessus de nos têtes, mes papilles gustatives éclataient d’allégresse, tandis que les doigts graisseux d’Abdou, s’insinuaient maintenant entre mes doigts de pied comme pour leur faire
l’amour. Mon pied, sous la pression de sa main dominatrice, audacieuse, enamourée, n’était plus qu’un objet sexuel, et le corps qui allait avec, se détendait et se tendait
inexorablement.
Quand le repas pris fin, les deux autres comparses disparurent comme par enchantement dans la nuit … Le film s’arrêtait soudain, et je me retrouvais seul avec Abdou qui avait repris sa main et me regardait d’un
air étrange et grave dans un mutisme absolu. La lampe vacillait, et sa peau noire luisait dans la pénombre…
Il me proposa d’aller dans le jardin… Et il me prit la main sur un sentier étroit et
surélevé, tandis que des deux cotés brillait la terre arrosée et flasque d’une parcelle de culture semblable à une rizière.
Sa main me serrait fortement sous le prétexte de ne pas tomber d’un coté ou de l’autre, tandis que je prenais conscience de la masse imposante de sa stature et de sa respiration
saccadée et courte, comme un râle animal, et je sentais son souffle sur ma nuque et mon cou.
Quand je me retournais, les yeux d’Abdou injectés de sang, me fixaient, à peine
éclairés par la pale lueur de la lune, et son sarouel tombé n’était plus qu’un morceau de tissus à ses pieds, tandis qu’il s’acharnait sur sa djellaba qu’il finit par envoyer valser dans la fange
humide sur le bas coté du chemin.
Je tentais de m’enfuir, mais il me tenais le poigné et je sentis soudain son ventre chaud et son sexe
dur contre moi, j’essayais de me dégager en tentant d’articuler quelques paroles qui puissent le calmer, mais une main m’en
empêcha.
La situation était périlleuse… Je voulais gagner du temps. Nous étions bel et bien seuls dans cette
oasis perdue, et je me demandais ou avaient bien pu passer les autres.
Quand je fut en mesure de parler, je lui dis de se calmer et que nous devrions retourner dans la
maison. Il me souleva alors dans ses bras comme une épousée la nuit de ses noces, et il me porta d’une traite jusqu’à la salle ou nous avions mangé… Il traversa la pièce, et s’engouffra dans une
des chambres du fond, ou je me retrouvais dans une obscurité totale, coincé entre ce que je supposais être deux piles de tapis.
Je ne pouvais plus bouger, tandis qu’il s’afférait sur l’ouverture de mon pantalon, je sentais le
picotement de la laine rêche sur ma joue et l’odeur âcre des tapis neufs.
Dans l’obscurité totale, il sut viser juste et son sexe pointu me pénétra avec une adresse de
professionnel et il entama alors un va et viens maîtrisé et dominateur, tandis que ma tête suivait le mouvement sur la brosse que constituait la trame d’un tapis avec un aller rugueux et l’autre
doux.
Puis le rythme s’accéléra et j’entendis une sorte de grognement comme un râle animal et il s’effondra
soudain de tout son poids, masse inerte, tandis que je suffoquais.
Quand le calme fut revenu, il me montra son minuscule hammam dont l’eau était glacée, et nous
bavardâmes comme deux lutteurs dans les vestiaires après le combat.
Puis les autres réapparurent… Il était temps de rentrer.
Sur le chemin du retour… Nulle parole échangé avec le marchand de Zagora , et je regagnais mon hôtel
aussi frais et serin que l’aube qui se levait.